Commerce sexuel, une industrie florissante



Commerce sexuel, une industrie plus que florissante


La mondialisation libérale a donné au commerce sexuel, passé du stade artisanal au stade industriel, une dimension planétaire. Cette internationalisation a créé un très large marché d'échanges sexuels où femmes et enfants sont devenus des marchandises consommables disponibles pour la clientèle masculine demandeuse.

   
    La prostitution a connu un essor considérable durant les trois dernières décennies dans l'hémisphère sud et depuis une décennie, après la chute du mur de Berlin, dans les pays de l'Est de l'Europe. Elle revêt des formes diverses. On assiste à un essor de la prostitution locale liée aux déplacements de la campagne vers les villes. Les femmes et les enfants sont prostitués dans les quartiers "chauds" des métropoles de leur propre pays : Thaïlande, Philippines, Indonésie, Inde, etc. Provoqué par les facilités de transports et de communication, l'attrait de "l'exotique", la recherche de prostitué-e-s toujours plus jeunes supposé-e-s non contaminé-e-s par le VIH, le tourisme sexuel est en augmentation constante. Certains pays même comptent sur les revenus de la prostitution pour assurer leur développement. Mais ce tourisme sexuel n'a pas lieu uniquement dans les pays du sud. Il s'exerce aussi en Europe à Berlin, Hambourg ou Amsterdam qui sont devenus des destinations importantes. Ce sont d'ailleurs des pays qui reconnaissent la prostitution comme "travail sexuel".


    Parallèlement à cette prostitution locale, le trafic des femmes et des enfants s'est considérablement étoffé. On retrouve dans les villes du Japon, de l'Europe de l'Ouest et de l'Amérique du Nord des centaines de milliers de jeunes femmes qui ont été "déplacées" afin de se livrer à la prostitution. Le plus gros contingent de personnes provient des pays de l'Asie du Sud et du Sud-Est : environ 400 000 par an. Puis de l'ex-Union Soviétique suivie par l'Amérique Latine et les Caraïbes. Ces femmes et ces enfants sont parfois enlevés et vendus d'intermédiaire en intermédiaire jusqu'à la destination. Mais parfois c'est la misère qui pousse les femmes à quitter leur pays et à tomber dans le piège des réseaux mafieux qui organisent le passage des frontières et promettent par exemple un travail bien rémunéré dans un bar ou un mariage avec un Occidental. La constitution de la "Forteresse Europe", par exemple, où il y a une restriction drastique des possibilités de circulation des personnes, le rêve de l'Eldorado occidental, la fuite devant des situations de guerre, amènent des femmes à avoir recours à ce type de démarches.


    Dans les réseaux, l'entrée dans la prostitution s'accompagne toujours de violences supplémentaires dites "dressage" afin de contraindre les femmes à l'obéissance et à la soumission : coups, humiliations, viols répétés, etc. Ces réseaux génèrent des profits considérables. Interpol a calculé que les revenus d'un proxénète vivant en Europe étaient d'environ 108 000 euros par an. A l'heure actuelle, le trafic des femmes en vue de la prostitution est plus rentable que celui de la drogue : le bénéfice de la drogue est unique alors qu'une femme prostituée rapporte de l'argent toute l'année au proxénète.


    Ces réseaux de prostitution s'appuient sur le développement inégalé et totalement banalisé de la pornographie : exploitation de sex-shops, sites pornographiques sur Internet, cassettes vidéos, etc. Celle-ci met en scène des images mercantiles, avilissantes, violentes, du corps des femmes et la plupart du temps de façon tout à fait légale. Elle fait de même, mais de façon illégale, pour les enfants. Les femmes qui tournent dans ces films sont souvent elles-mêmes victimes de viols, violences et meurtres, les films "hardcore", les "reality show" étant de plus en plus demandés.




    DES ALTERNATIVES, DES PERSPECTIVES, DES ORIENTATIONS QUI PERMETTRAIENT D’ALLER VERS L’ELIMINATION COMPLETE DE TOUTES LES VIOLENCES ENVERS LES FEMMES.



    Comment en sortir ? Comment faire en sorte que ces violences, beaucoup plus que doublement millénaires, s’arrêtent ? Les discriminations à l’encontre des femmes, les inégalités dont elles souffrent sont encore souvent inscrites, institutionnalisées, dans le droit et les lois de nombreux pays. Durant tout le XXème siècle et encore maintenant les féministes ont lutté afin de faire reconnaître leurs droits fondamentaux. Elles ont revendiqué et veillé au fait que leurs victoires soient sanctionnées par une inscription dans la loi. La reconnaissance de leurs droits formels est toujours une bataille première, que ce soit au niveau national ou international. Nous voulons donc d’abord inscrire l’interdiction des violences dans la loi de chaque pays, transposer dans le droit national les contenus des Conventions internationales ou régionales là où il en existe. (voir demandes de la Marche mondiale des femmes en annexe).


    Ensuite, faire en sorte que ces lois répriment la totalité des violences. Il existe encore des pays où le viol conjugal n’est pas un crime : par exemple Inde, Malaisie, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Serbie. Il existe encore des pays où la violence conjugale qu’elle soit psychologique ou physique, n’est pas reconnue, comme en Haïti. Il existe encore des pays où le code pénal stipule qu’un violeur qui épouse la femme qu’il a violée ne sera pas poursuivi : par exemple Costa Rica, Éthiopie, Liban, Pérou, Uruguay. Il existe encore des pays où le harcèlement sexuel au travail n’est puni que s’il est le fait d’un supérieur hiérarchique et non d’un collègue : par exemple, la France.


    Ensuite faire en sorte que ces lois soient effectivement appliquées. En effet, dans presque la totalité des pays du monde, les lois réprimant les violences envers les femmes sont très mal appliquées parce qu’il manque une réelle volonté politique de les faire appliquer. De fait, dans les pays où elles en ont la possibilité, bien peu de femmes portent plainte contre les violences qu’elles subissent parce qu’elles craignent les représailles ou, tout simplement, de ne pas être crues. Et ces violences restent donc invisibles. Dans tous les pays du monde, ce sont les féministes qui les ont rendues visibles.


    Certains pays occidentaux pratiquent avec brio le double langage : ils s’offusquent avec sincérité des violences à l’encontre des femmes, versent deux ou trois larmes de compassion et laissent couvrir en même temps, au nom de la liberté d’expression, les murs de leurs villes d’affiches publicitaires qui dégradent et avilissent l’image des femmes et qui sont de véritables incitations et permissions du viol.


    Mais les lois ne font pas tout. Il est de la responsabilité des États de tous les pays du monde de faire en sorte que les violences contre les femmes soient intolérables pour toutes et tous.

    Il est de la responsabilité des États de tous les pays du monde d’éduquer leur population par tous les moyens possibles en ce sens, et ce, dès le plus jeune âge.

    Il est de la responsabilité des États de tous les pays du monde de former aux réalités des violences à l’encontre des femmes tous les personnels sociaux, de santé, d’enseignement, de justice, de police, etc., susceptibles de les recevoir.

    Il est de la responsabilité des États de tous les pays de reconnaître et de promouvoir l’égalité entre les sexes et les droits fondamentaux des femmes.

    Nous en sommes loin ? Évidemment puisque certains États institutionnalisent les violences à l’encontre des femmes. Mais ne sommes nous pas là pour penser l’utopie ?

    Il n’y a pas que les États qui doivent prendre leurs responsabilités.


    Les mouvements sociaux dans leur ensemble, les associations anti-mondialisation néo-libérale, les organisations syndicales, politiques doivent participer à la dénonciation des violences. Les syndicats par exemple doivent dénoncer le harcèlement sexuel au travail et doivent aussi soutenir une femme victime de violences conjugales que son mari vient harceler jusqu’à son lieu de travail et qui est contrainte de démissionner, et ceci est vrai au nord comme au sud.

    Il est de notre responsabilité individuelle et collective, hommes et femmes, de prendre position contre les violences partout où nous les rencontrons, y compris au sein de nos propres organisations militantes mixtes, et de faire en sorte d’empêcher qu’elles se produisent. Ne faisons pas comme ces gens qui en 1985 sur un quai de métro à Paris, à 6 heures du soir, heure de très grande affluence, ont vu une jeune fille être violée sous leurs yeux sans réagir.


    Il est de la responsabilité de nos camarades hommes des mouvements sociaux de se solidariser publiquement, au nom d’une autre société que nous voulons construire ensemble, avec la lutte des féministes contre les violences. Pourquoi pas une déclaration solennelle des mouvements sociaux et de la Marche Mondiale des Femmes s’engageant à lutter en commun?

    Pourquoi pas organiser un tribunal international sur les violences envers les femmes lors de la troisième rencontre du Forum Social Mondial ?

    Les violences, de tout type, privent les femmes de leur autonomie et minent leur intégrité physique, morale, psychologique et intellectuelle. Elles les empêchent de travailler, de lutter, de se divertir, bref, de vivre. Sachons l’entendre !


    Ce qui autorise et crée les violences, ce sont toutes les inégalités, les fanatismes, les discriminations dont les femmes sont victimes, l’état d’infériorité ou de marginalité dans lequel on veut les maintenir. Les violences sont les dernières garantes de l’oppression des femmes et parallèlement nos sociétés inégalitaires font le lit des violences. Lutter contre les inégalités c’est aussi lutter contre la légitimation des violences.


    Les hommes ont certes à perdre des privilèges dans la lutte contre les inégalités femmes/hommes. Mais ne sommes-nous pas réunies pour abattre les privilèges, TOUS les privilèges ? Les hommes ont à gagner, comme nous les femmes, d’autres rapports humains basés sur la confiance réciproque et le respect mutuel. Ils ont à gagner, comme nous les femmes, des individus nouveaux débarrassés des oripeaux de la vieille société. Ils ont à gagner, comme nous les femmes, une société réellement égalitaire pour laquelle nous luttons tous dans tous les autres domaines : racisme, travail, anticolonialisme, etc.


    De nombreux auteurs parlent du caractère inné de la violence, de son caractère naturel. Freud postule l’existence d’une pulsion de mort. On cherche même un gène de la violence. Rien de tout cela ne nous paraît prouvé. Nous pouvons tout aussi bien postuler du fait que la violence est une construction sociale. Il n’est pas très compliqué, en dehors de toute influence néfaste, d’éduquer un enfant à la non-violence. Ces argumentations du caractère naturel de la violence ne seraient-elles pas des justifications idéologiques, des tentatives de légitimation ?


    Ce qui est sûr en revanche, c’est que la violence sert à la domination. Il n’y a pas de domination sans violence, même si il n’est pas nécessaire qu’elle s’exprime tout le temps ouvertement : l’idéologie sert à maintenir l’ordre du dominant.


    Ce qui fonde, entre autres, la possibilité de la vie humaine, c’est de pouvoir se reposer en paix, de ne pas être obligée d’être sans cesse aux aguets. L’état de guerre permanent est insupportable. Mais cela suppose un minimum de confiance en l’autre. C’est le propre de toute relation humaine "normale". Certaines femmes ne peuvent même pas accéder à cette confiance. Pour elles, dans certains lieux, la vie consiste à gérer l’imprévisible : la violence de leur conjoint, ou celle de leur supérieur hiérarchique au travail. VIVRE est quasi impossible. Leur vie se résume à de la survie, à de la mort psychologique à petits feux.


    QUAND ARRÊTERONS-NOUS CELA ? "Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre ". Paraphrasons : "Une personne qui en opprime une autre n’est pas une personne libre ".
Pour construire un autre monde, pour qu’il soit possible, les mouvements sociaux doivent s’engager aussi à remettre en question les rapports inégaux entre les hommes et les femmes; s’engager aussi à intégrer dans leur analyse les liens entre capitalisme, sexisme et racisme; s’engager à réclamer le respect des droits des femmes; s’engager à remettre en question la "culture de la violence" et ce, tout autant dans leurs pratiques individuelles que collectives. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons prétendre ébranler les fondements du patriarcat et de la mondialisation libérale.


ANNEXE

REVENDICATIONS DE LA MARCHE MONDIALE DES FEMMES.

POUR ELIMINER LES VIOLENCES ENVERS LES FEMMES.

V-1 Que les gouvernements qui se réclament des droits humains condamnent tout pouvoir politique, religieux, économique ou culturel qui exerce un contrôle sur la vie des femmes et des fillettes et dénoncent les régimes qui ne respectent pas leurs droits fondamentaux.

V-2 Que les États reconnaissent dans leurs lois et actions que toutes les formes de violence à l'égard des femmes sont des violations des droits humains fondamentaux et ne peuvent être justifiées par aucune coutume, religion, pratique culturelle ou pouvoir politique. Ainsi, les États doivent reconnaître aux femmes le droit de disposer de leur vie et de leur corps et de maîtriser leur fécondité (droit à l’avortement et à la contraception, contre les stérilisations forcées et pour le droit de mettre au monde des enfants), ajout 2001.

V-3 Que les États mettent en oeuvre des plans d'action, des programmes et des projets efficaces assortis des ressources financières et des moyens adéquats pour mettre fin aux violences faites aux femmes.
Ces plans d'action doivent comprendre notamment les éléments suivants : prévention, sensibilisation du public, répression, "traitement" des agresseurs, recherches et statistiques sur les violences faites aux femmes, prise en charge et protection des victimes, lutte contre la pornographie, le proxénétisme et les agressions sexuelles dont les viols contre les enfants, éducation non sexiste, accès facilité à la procédure pénale, formation des juges et policiers.

V-4 Que l'ONU fasse de véritables pressions pour que tous les États ratifient sans réserve et appliquent les conventions et les pactes relatifs aux droits des femmes et des enfants notamment, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, la Convention sur les droits de l'enfant, la Convention internationale pour l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale et la Convention sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants.
Que les États harmonisent leurs lois nationales avec ces différents instruments internationaux en plus de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, la Déclaration sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes, les Déclarations du Caire et de Vienne, la Déclaration et le Programme d'action de Beijing.

V-5 Que soient adoptés dans les plus brefs délais des protocoles et des mécanismes de mise en oeuvre :
-à la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes ;
-à la Convention sur les droits de l'enfant.
Ces protocoles permettront aux personnes et aux groupes de porter plainte contre un État. Ils constitueront des moyens de pression à l'échelle internationale pour obliger les États à mettre en oeuvre les droits énoncés dans ces pactes et conventions. Des sanctions véritables à l'encontre des États récalcitrants devront être prévues.

   V-6 Que la Convention de 1949 pour la répression et l'abolition de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui soit assortie d’un mécanisme d’application qui tienne compte des documents récents dont les deux résolutions de l'assemblée générale de l'ONU (1996) concernant le trafic des femmes et des fillettes et la violence à l'égard des femmes migrantes. Un ajout sera fait à cette revendication pour amener les États à ratifier la Convention de décembre 2000 portant sur le crime transnational et, particulièrement, les deux protocoles l’accompagnant traitant du trafic des êtres humains.

V-7 Que les États reconnaissent la juridiction de la Cour criminelle internationale et souscrivent aux dispositions selon lesquelles notamment les viols et les agressions sexuelles constituent des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

   V-8 Que tous les États mettent en oeuvre des politiques de désarmement autant en ce qui a trait aux armes classiques qu'aux armes nucléaires et biologiques. Que tous les pays ratifient la Convention sur les mines anti-personnelles.
Que l’ONU mette un terme à toutes formes d’interventions, agressions ou occupations militaires, assure le droit des personnes réfugiées de retourner dans leur pays d’origine et fasse pression sur les gouvernements pour faire respecter les droits humains et résoudre les conflits.

   V-9 Que soit adoptée dans les plus brefs délais la possibilité du droit d'asile pour les femmes victimes de discrimination et de persécutions sexistes et/ou de violences sexuelles.

Les deux revendications suivantes n’ont pas reçu l'appui de l’ensemble des femmes présentes à la rencontre en 1998 où nous avons adopté notre plate-forme mondiale pour les actions de l’an 2000. Elles n’ont donc pas été reprises par certaines coordinations nationales. Cependant, elles font partie intégrante de la plate-forme mondiale. Lors de notre rencontre d’octobre 2001, il a été décidé de demander à l’ensemble des coordinations nationales de discuter de leur adhésion à ces revendications durant la prochaine année.

V-10 Que l'ONU et les États de la communauté internationale reconnaissent formellement, au nom de l'égalité de toutes les personnes, que l'orientation sexuelle ne doit priver personne du plein exercice des droits prévus dans les instruments internationaux que sont : la Déclaration universelle des droits de l'Homme, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et la Convention internationale sur l'élimination de toutes formes de discrimination à l'égard des femmes.

V-11 Que soit adoptée dans les plus brefs délais la possibilité du droit d'asile pour les personnes victimes de discrimination et de persécution en raison de leur orientation sexuelle.



Marche Mondiale des Femmes


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